Interview de Nicolas Gonçalves

Interview de Nicolas Gonçalves
by carl.paulus.bba

 / Par Carl Paulus 9 Mai 2020 13:59 

Nicolas Gonçalves est un ancien étudiant de l’EDHEC, diplômé du MSc in Financial Markets, aujourd’hui Portfolio Manager chez Allianz Global Investors. Il a accepté de répondre aux questions d’EdFin afin d’aider les étudiants à mieux comprendre son métier et à développer leur intérêt pour la gestion d’actifs. 

Bonjour Nicolas, peux-tu nous raconter ton parcours ? 

J’ai commencé par une classe préparatoire ECS car je n’avais pas d’objectif précis et cela permettait de garder beaucoup de portes ouvertes. A l’EDHEC j’appréciais les cours de statistiques et de comptabilité. Cela m’a mené à choisir la filière Financial Economics bien que je n’eusse pas encore une idée claire de ce que je voulais faire.

Ensuite, j’ai eu la chance d’effectuer les deux années de mon master en alternance, en 2013 et 2014. J’ai fait le MSc in Financial Markets. Ces deux ans à la BNP m’ont permis d’apprendre beaucoup sur les métiers de la finance et de préciser mes choix professionnels. J’étais en risque de crédit / de contrepartie sur les produits OTC. Je devais comprendre et évaluer le niveau de risque engagé avec les contreparties de la banque, essentiellement des fonds d’investissements. J’étais donc amené à rencontrer les gérants de portefeuille (des contreparties) afin d’échanger sur ces risques. Cela m’a permis d’engranger une expertise sur les produits dérivés d’un côté et de découvrir le buy-side de l’autre côté, puisque j’analysais et rencontrais les contreparties de la banque.

A la fin de mes études, j’ai décidé de rejoindre le VIE de la Société Générale afin de continuer à expérimenter différentes activités au sein de la finance. En 2015, j’occupais un poste en risque de marché en Fixed Income à New York. C’était plus quantitatif et plus proche des desks de trading que mon alternance. La différence de culture n’a pas été trop grande avec Paris car l’identité française de la banque restait très présente bien que nous soyons aux US. J’ai ensuite voulu me tourner vers quelque chose de plus qualitatif que quantitatif. J’ai donc réalisé la seconde année en sales en Fixed Income et Taux à Milan. Sales était un très bon compris. Durant cette période, j’ai eu énormément d’interactions avec des gérants de portefeuille. Allianz Global Investors fut l’un de mes clients qui ont développé mon intérêt pour l’Asset Management.

En 2017, j’ai donc rejoint le Graduate Programme d’Allianz GI. Le programme m’a permis d’évoluer dans quatre différentes équipes et dans différentes villes : Equity Research (Inustrial, Technology), Equity Portfolio Management (Long/Short et Equity Growth), Fixed Income Portfolio Management (High Yield, Green bonds, Insurance solutions) et Multi-asset Portfolio Management (Fund of funds). Pendant ces deux ans, j’ai eu l’occasion de travailler à Francfort, Paris et San Francisco. Mon passage en Equity Growth a été le plus enthousiasmant pour moi et j’ai eu la chance qu’une place s’y crée à la fin du programme. J’y suis donc maintenant en CDI à Francfort.

Qu’est-ce qu’une journée type pour un Portfolio Manager ? 

Beaucoup vous diront qu’aucun jour ne se ressemble mais je vais essayer d’être plus indicatif. En arrivant au bureau je jette un coup d’œil au terminal Bloomberg pour regarder si des entreprises en portefeuille, ou sur ma « watchlist », ont publié des résultats. Si j’ai le temps, j’écoute les « Earning calls » et « Q&A » qui accompagnent chaque publication. Les entreprises vont en effet avoir l’occasion de défendre et expliquer leurs résultats aux analystes. Ensuite, je regarde les performances des éventuelles positions que nous avons en Asie ou Amérique Latine (je travaille principalement sur un portefeuille Global ex-US) si je n’ai pas eu le temps la veille. A 9h30 je participe au « Morning meeting » entre les gestionnaires de portefeuilles et les équipes d’Equity Research. Les analystes vont y faire des speechs de deux minutes sur les résultats qui ont été publiés pour informer les gérants. Ces meetings se font avec toutes les équipes d’Asie et d’Europe.

Vers 10h je commence mon travail de fond dont : le screening des idées d’investissements, analyse financière, analyse des business model, prise en considération des évènements majeurs sur les marchés et je regarde les présentations d’entreprises. En effet, j’ai souvent des meetings avec des entreprises faisant un « roadshow » pour présenter leur stratégie ou expliquer leurs résultats aux investisseurs. Je suis amené à rencontrer les CEO et CFO de ces entreprises. Je peux aussi avoir des rendez-vous avec les équipes d’Equity Research des banques car certains analystes sont réputés pour leur expertise dans un secteur particulier. Enfin, je peux être amené à réaliser un changement dans la composition du portefeuille. Attention, il est aussi possible que je passe une journée sur un sujet particulier, comme l’analyse des niveaux d’endettement de nos positions en portefeuille, ce qui se produit lors d’une crise comme celle d’aujourd’hui.

Que ferait un stagiaire en portfolio management ?

Un stagiaire fera des tâches sensiblement similaires à ce que je faisais à mes débuts : rechercher des idées d’investissement, analyser des entreprises déjà en portefeuille avec une vision fraîche, réaliser des « Investment Case » sur des entreprises de la « watchlist », assister aux meetings, faire des recherches sur un secteur particulier, etc. Par exemple, réaliser une étude du secteur pharmaceutique en Chine. Aussi, il est possible qu’il soit chargé de réaliser des feedbacks de meetings pour les personnes n’ayant pas pu y participer.

En fait, le stagiaire peut être amené à réaliser les mêmes tâches que le Portfolio Manager à l’exception de gérer les portefeuilles et prendre des décisions sur l’allocation des fonds. Il est même possible qu’il fasse des recommandations d’investissements à son manager.

L’Equity Growth est très axée analyse fondamentale. C’est beaucoup de travail car quand tu commences, tu ne sais pas tellement par où commencer. Ça peut prendre plus d’un mois pour apprendre et comprendre les dynamiques basiques d’un secteur particulier.  Le stagiaire sera aussi potentiellement amené à construire des outils, appelés « dashboard », pour mieux suivre le portefeuille en termes de multiples ou de niveaux de risque par exemple.

Quel master, quel stage et quel début de carrière recommanderais-tu pour ce métier ?

Le programme évident serait un master en finance mais ce n’est clairement pas indispensable. Il faut : de bonnes connaissances de comptabilité, d’analyse financière et surtout être curieux de découvrir de nouveaux secteurs (ce que tu n’apprends pas à l’école) pour faire la différence entre une bonne boite et une moins bonne.

Cependant, je recommande de passer le CFA le plus tôt possible car c’est un critère majeur pour devenir Portfolio Manager chez Allianz GI. Cela demande beaucoup d’efforts et de temps mais ça montre que c’est vraiment ce que vous voulez faire et donne des bases utiles en analyse financière. Passer le CFA fait d’ailleurs partie du Graduate Programme d’Allianz Global Investors.

Si vous ne pouvez pas intégrer le portfolio management tout de suite alors se tourner vers de l’audit et/ou le business en générale peut être une bonne idée. Toutes ces expériences seront très utiles en tant qu’analyste ou gérant plus tard. Beaucoup d’ingénieurs, étant experts de leur secteur, sont devenu analystes. Il n’y pas de parcours type et la curiosité et la capacité à apprendre peuvent grandement aider à devenir un bon analyste ou gérant.

Ce qui pourra aussi vous servir (bien plus qu’un master en finance !) ce sont les lectures des bouquins suivant :

– « One up On Wall Street » de Peter Lynch

– « Common Stocks and Uncommon Profits » de Philip Fisher

– « The Essays of Warren Buffet » de Warren Buffet

– « Buffettology » de David Clark

– « The Little Book that Builds Wealth » de Pat Dorsey

– « The Intelligent Investor » de Benjamin Graham

Ces livres vous permettront de vous mettre dans la peau d’un gérant et de savoir si vous souhaitez en faire votre carrière. Ces livres donnent la possibilité, aussi pour quelqu’un ne venant pas d’un Master en Finance, d’apprendre des concepts clés pour devenir un bon gérant !

Qu’apprend-on de si utile dans ces livres ?

Vous apprendrez à vous poser les bonnes questions avant d’investir dans une entreprise. Quel est son business model ? Quels sont ses avantages compétitifs ? Est-elle sur un marché porteur ? Est-ce que le management sait allouer le capital qu’il génère ? Est-ce que la culture de l’entreprise est propice à une bonne performance ? Comment évaluer la valorisation d’une entreprise ?

L’Equity Growth induit une stratégie long terme donc il n’y pas d’analyse technique. C’est purement fondamental avec une très bonne connaissance du marché de l’entreprise. Le travail de valorisation intervient à la fin. Il s’agit simplement de checker si je suis d’accord pour acheter au cours actuel par rapport à mon analyse de l’entreprise et de son secteur. Pour la valorisation, nous prenons une approche long-terme et partons du principe que si on achète à un P/E raisonnable, le prix de l’action devrait plus ou moins suivre la croissance des profits au cours des prochaines années. En tant que gérant, vous devez vous faire un avis sur une boite sans être influencé par les dires extérieurs.

Comment sont divisés vos équipes ? par stratégie ? par industrie ? par régions ? Quelles sont les différentes équipes ? 

Les équipes d’Equity Research sont responsable de la région sur lesquelles elles se trouvent. Il y a des équipes en Europe, US, Japon, Hong Kong et Chine continentale. Ensuite, elles sont divisées par secteurs : technologie, santé, automobile, FIG, etc.

Les équipes de Portfolio Management sont organisées par stratégie. Pour le coté Equity, on retrouve : Value investing, Equity growth, Quantitative investing, Long/Short, pour ne citer qu’elles. Pour le coté Fixed Income ce sera : High yield, Investment grade et d’autres. En ce moment, l’investissement ESG à de plus en plus la cote. Allianz GI a énormément de stratégies, je ne pourrais pas toutes les citer.

Par exemple, il s’agira pour le Multi-asset d’allouer le portefeuille à différentes classes d’actifs en fonction de considérations plutôt macro-économiques. C’est un raisonnement Top/Down (contrairement à l’Equity Growth).

Qu’est-ce qui te plaît le plus dans ce que tu fais et pourquoi as-tu choisi de faire ça ? 

Ce qui m’a vraiment attiré c’est le fait de pouvoir exprimer ma curiosité là où je le veux. Tu peux te pencher sur le secteur que tu veux et l’entreprise que tu veux de manière vraiment libre. Il n’y a pas de tâches vraiment fixes dans une journée ; c’est à moi de suivre mes projets.  C’est un métier que je peux exercer de n’importe où sans problème contrairement à la banque où tu dois toujours travailler à partir d’un hub financier. De plus, la stratégie étant établie sur le long terme, tu as l’esprit beaucoup plus reposé même lors de crises comme actuellement.

Quelles sont les compétences importantes pour devenir gérant et celles que l’on développe dans ce métier ? 

Encore une fois, je pense que la curiosité est un point majeur pour être Portfolio Manager. Tu dois aussi être patient dans ce métier car une expertise et une réputation met du temps à se construire. La patience est d’autant plus recommandée que tu ne verras le résultat de ton travail que plusieurs années après. Je saurai moi-même si je suis un bon gérant que dans cinq ou dix ans. Le problème quand tu commences, c’est que tu n’as pas l’expérience pour mettre des situations en perspectives avec ce que tu as pu voir par le passé. Et comme dit précédemment, c’est ton expérience qui va te faire devenir meilleur. Enfin, la confiance en soi est très importante dans la mesure où tu dois être capable de te construire ton propre avis sur des entreprises bien que tu sois confronté à des avis divergents.

Quelles sont tes perspectives pour l’avenir ? Quels débouchés après le Portfolio Management ? 

Le portfolio management est une fin en soi. C’est une vocation. Mais tu auras la possibilité de changer de stratégie si tu le souhaites. Ce n’est pas mon cas car j’aimerais récolter le fruit de mon travail accompli jusqu’à présent et cela va prendre quelques années. Mais il m’est arrivé de voir des gérants passer coté distribution. En effet, avoir la charge d’un portefeuille induit une certaine pression et certains peuvent être « fatigués » d’une telle responsabilité. Tu peux aussi passer de la gestion d’un portefeuille concentré sur des entités européennes à un portefeuille plus global. D’autres gérants préfèrent aller travailler dans de plus petites structures pour avoir plus de libertés sur l’univers et la stratégie d’investissements.

Qu’est-ce que tu aimes chez Allianz GI par rapport aux autres Asset Managers ? 

Commencer dans une grosse structure est très pratique pour apprendre le métier. Les conditions sont optimales. Tu as accès aux entreprises et à la recherche des banques beaucoup plus facilement. Allianz GI a les moyens de fournir les meilleurs outils possibles à ses équipes. Ce qui me plaisait aussi c’est la dimension internationale. Je suis allé à San Francisco, Paris et Francfort pendant mon Graduate Programme et les équipes sont très internationales.

Pourquoi Francfort ?

C’est un peu un hasard. J’avais envie de saisir cette opportunité. Même si j’ai postulé pour Paris, j’ai fait l’Assessment Center à Francfort. J’y ai rencontré la manager de l’équipe Fund of Funds qui a vu que j’avais fait ma thèse sur un sujet similaire. Je l’ai donc rejoint au départ. Il y a aussi beaucoup plus d’équipes à Francfort, qui est le plus gros bureau d’Allianz GI dans le monde. Baser mon programme à Francfort me laissait donc plus d’opportunités pour essayer différentes stratégies.

Quel avenir dans ton domaine après la crise économique de 2020 ? 

Pour les gérants d’actifs, cette crise va être l’opportunité de montrer la plus-value de la gestion active par rapport à la gestion passive. La gestion passive a été très populaire ces dernières années notamment grâce à ses faibles coûts et du fait que l’ensemble du marché performait bien. Dans une crise, bien que le marché baisse, certains stocks peuvent mieux résister. Contrairement à la gestion passive, la gestion active va pouvoir permettre de limiter la baisse du portefeuille ; si le gestionnaire a bien fait son travail évidemment. Les gestionnaires sont considérés selon leur performances par rapport aux marchés. Le fait de choisir d’investir dans certains business au lieu de répliquer un indice entier permet d’être moins impacté.

Cette période montre l’importance de l’analyse fondamentale d’une entreprise, notamment l’analyse des coûts fixes, son endettement, etc. La plupart vont devoir se passer de six mois de revenus. Certaines entreprises vont être obligées de lever des fonds au pire moment, lorsque leur cours sera au plus bas, tout juste pour pouvoir dégager suffisamment de liquidités et survivre.

Personnellement, je trouve cette période assez enthousiasmante, du point de vue professionnel bien sûr. On va pouvoir montrer que la gestion active, malgré des coûts légèrement plus élevés, reste pertinente. La valeur ajoutée que nous apportons grâce à notre expertise et la sélection des sociétés va, je l’espère, porter ses fruits. Cette période est aussi une belle opportunité de se positionner sur de très bonnes entreprises pour relativement peu cher.

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