Le petro-yuan, une alternative sérieuse au pétrodollar?

Le petro-yuan, une alternative sérieuse au pétrodollar?
by Stefan Lakocevic

 / Par Stefan Lakocevic, 14 juin 2018 9:38

Tensions au Moyen-Orient, sanctions infligées aux plus grands exportateurs pétroliers, retrait des Etats-Unis du traité sur le nucléaire iranien, préparation de l’IPO de la plus grande compagnie pétrolière au monde… ce début d’année a vu le pétrole revenir au centre des préoccupations des marchés. Dans un contexte de guerre commerciale avec les Etats-Unis, la Chine, premier importateur de pétrole au monde, souhaite tirer son épingle du jeu en mettant en place une alternative au pétrodollar : le petro-yuan.

Depuis 2014, la Chine est le premier importateur mondial de pétrole.

Le marché du pétrole en 2018

Aujourd’hui, le pétrole demeure une source d’énergie primordiale pour le monde entier. Il s’agit par conséquent d’une matière première à enjeux géopolitiques majeurs. La formation de son prix est la conséquence d’une combinaison de facteurs : offre et demande mondiales, spéculation en bourses, conflits mondiaux et régionaux… Bien que le pétrole soit remonté à des niveaux qu’il n’avait plus atteint depuis fin 2014, il est difficile de prévoir si cette tendance se poursuivra dans les mois à venir. Les incertitudes sont nombreuses. L’Iran subira vraisemblablement de nouvelles sanctions, le Venezuela continue de sombrer économiquement, les Etats-Unis sont en passe de devenir le premier producteur de pétrole au monde et enfin l’accord OPEP-Russie sur la limitation de la production de pétrole quotidienne sera peut-être révisé très prochainement.

Aujourd’hui, le North Sea Brent (communément appelé Brent) et le West Texas Intermediate (WTI) sont considéré comme les deux benchmarks de référence. Au-delà d’un critère géographique, ces deux benchmarks se différencient également de par la qualité du pétrole des futures qui les constituent. Il est plus ou moins admis que le Brent a une portée plus globale, tandis que le WTI fait plutôt office de référence aux Etats-Unis. Avec l’arrivée du petro-yuan, la Chine pourrait donc accueillir un troisième benchmark qui reflèterait mieux la qualité du pétrole consommé en Asie.

Le pétrodollar

Pour comprendre les origines du pétrodollar, il faut remonter aux Accords de Bretton Woods (1944), qui ont posé les bases du système monétaire tel que nous le connaissons aujourd’hui. L’une des mesures phares de ces accords fut d’ériger le dollar américain en devise internationale de réserve de référence, en calquant sa valeur sur celle de l’or. Ce “gold standard” sera abandonné en 1971, suite au célèbre discours de Nixon, qui, confronté à une balance de paiement fortement déficitaire, expliquera qu’il n’a d’autre choix que de laisser flotter le dollar et d’en faire donc une devise “fiat”.

C’est dans les années qui suivent que les Etats-Unis décident d’impliquer le dollar dans le marché du pétrole afin de conserver leur hégémonie. Le terme “pétrodollar” apparaît donc pour la première fois au début des années 1970 et traduit tout simplement la pratique d’acheter et de vendre du pétrole en dollars américains. Ce principe, accepté dans un premier temps par l’Arabie Saoudite (dans le cadre des accords de 1974), a très rapidement été adopté par les autres membres de l’OPEP. Le contrat était simple : les Etats-Unis offriraient leur protection militaire aux pays exportateurs de pétrole et les aideraient dans leur développement du moment que ces derniers s’engagent à recevoir des paiements exclusivement en USD pour le pétrole qu’ils exportent. Ce système permettait aux Etats-Unis de contrôler leur inflation et aux pays exportateurs de pétrole d’être payés en dollars américains, une devise considérée comme sûre et stable. Les pays de l’OPEP réduisaient ainsi les risques liés aux variations du taux de change. Qui plus est, ces derniers réinvestissaient une partie de leurs “surplus de dollars américains” sur les marchés américains (et notamment dans les bons du Trésor), stimulant ainsi l’économie américaine et lui permettant de poursuivre sa politique de larges dépenses budgétaires qui la caractérise.

Alors, pourquoi la Chine lance-t-elle son pétroyuan?

L’hégémonie du pétrodollar a souvent été critiquée, sans jamais vraiment être remise en question de manière concrète. La Chine, plus grand importateur de pétrole au monde – avec plus de 9 milliards de barils de pétrole importés tous les jours (soit l’équivalent de la production quotidienne de l’Arabie Saoudite), souhaite en faire son affaire. La mise en place de futures dénominés en yuan et convertibles en or fin mars en est la preuve. Et le moment choisi par la Chine pour ce faire est loin d’être anodin. Alors que les plus grands exportateurs de pétrole, que sont l’Iran, le Venezuela et la Russie, subissent des sanctions américaines, nombreux sont les acteurs qui ont tout à gagner de l’instauration du petroyuan. En effet, cette dernière leur permettrait de pouvoir contourner le dollar américain dans le cadre de leurs transactions liées au pétrole.

Enfin, l’Arabie Saoudite pourrait, elle aussi, jouer un rôle très important. Alliée historique des Etats-Unis au Moyen-Orient, celle-ci pourrait trouver avec la Chine un nouveau partenaire de circonstance. En effet, l’Arabie Saoudite recherchait activement l’année dernière un échange hôte pour exécuter ce qui s’annonce comme la plus grande IPO de l’histoire (Aramco). La bourse de New York avait été envisagée un temps avant que les autorités américaines ne brandissent la menace d’enquêtes approfondies sur Aramco, dans le cadre des poursuites judiciaires engagées contre la monarchie pétrolière à cause de son rôle présumé dans les attaques du 11 septembre. En coulisses, cet acte a été perçu comme une trahison par les dirigeants saoudiens, qui avait toujours défendu les intérêts américains au Moyen-Orient. A cela s’ajoute la concurrence grandissante des Etats-Unis, due à sa production de pétrole de schiste. La Chine, qui s’est déjà positionnée comme un acheteur potentiel dans l’IPO d’Aramco, continuera donc vraisemblablement de tisser des liens avec l’Arabie Saoudite.

Au-delà du pétrodollar, le dollar

Cependant, il ne faut pas s’y méprendre, la mise en place de futures contracts sur la bourse de Shanghai  dépasse les cadres du marché du pétrole. Effectivement, le petro-yuan ne constitue qu’une étape dans un projet d’une ampleur beaucoup plus importante – faire du yuan une monnaie de réserve internationale.  Il est difficile de savoir si les Etats-Unis seraient les grands perdants d’une réussite du pétro-yuan. D’un côté, le système de recyclage du pétrodollar et da sa réinjection régulière dans l’économie américaine joue certainement un rôle majeur dans le développement de celle-ci. Une forte baisse de l’utilisation de l’USD pourrait provoquer une forte chute de sa valeur et donc aussi de son pouvoir d’achat par rapport à un panier de monnaies et de matières premières. Néanmoins, une réussite relative du petro-yuan pourrait tout de même libérer les Etats-Unis du poids qu’implique le système du pétrodollar. En effet, si l’utilisation de l’USD venait à diminuer, les exportations américaines pourraient être stimulées du fait de la baisse de valeur de l’USD. Quand on sait que l’administration Trump a fait du rééquilibrage de sa balance commerciale un objectif majeur…

Ce qui pourrait coincer

Bien que des réformes structurelles aient été engagées par Pékin ces dernières années, force est de constater que les investisseurs occidentaux pointent du doigt toujours le même risque majeur quand il s’agit de s’exposer au marché chinois – le degré d’intervention du gouvernement chinois sur les marchés domestiques. Même si les années 1990 ont été marquées par l’ouverture de l’économie chinoise, les décisions qui iraient dans ce sens se font plus rares depuis quelques années. Pékin refuse de laisser flotter sa monnaie librement et tient à conserver sa dévaluation artificielle afin de continuer à booster ses exportations.

Il est difficile de savoir si le yuan peut réellement se mesurer au dollar américain. En effet, l’importance de ce dernier dépasse le marché du pétrole. Il est tout simplement considéré comme plus sûr par beaucoup de pays de disposer de dollars, par rapport à une autre monnaie. Détenir des dollars américains revient en quelque sorte à détenir la monnaie de la plus grande puissance au monde et d’une économie de marché prospère qui a fait ses preuves sur près d’un demi-siècle. La Chine, bien qu’en passe de devenir la première économie mondiale, ne semble pas offrir, à ce jour, ces mêmes garanties.

Conclusion

L’hégémonie du pétrodollar a souvent été critiquée, sans jamais vraiment être remise en question. Les détracteurs du petroyuan avancent que la puissance du dollar s’est toujours basée sur la puissance de l’économie américaine et la profondeur de ses marchés et non pas sur le fait que l’USD demeure la monnaie de référence pour l’achat et la vente de pétrole. Si les futures dénominés en Yuan sur la bourse de Shanghaï continuaient à prospérer, il ne fait nulle doute que le Yuan poursuivra de grignoter le volume des contrats libellés jusqu’alors en dollars américains. Un statut de troisième benchmark mondial est donc envisageable à terme.

Il est cependant difficile d’imaginer que le l’USD puisse céder son statut de devise mondiale de référence au profit du yuan dans un futur proche.  Il sera néanmoins intéressant de suivre cette tendance, dans un contexte d’isolation de plus en plus prononcée des Etats-Unis sur la scène internationale et d’un nombre croissant de pays déterminés à se libérer de ce qu’ils qualifient de diktat américain. Dans ce sens, une réussite ou non du petro-yuan pourra être considérée comme une mesure de l’attractivité de l’économie chinoise pour des investisseurs étrangers potentiellement en quête de nouveaux horizons.

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Pour rappel, un “futures contract” constitue un accord conclu entre deux parties, les engageant à conclure l’achat ou la vente d’une devise, d’une matière première, d’une action ou d’une obligation, à un montant et à une date future fixés en amont. Ces contrats trouvent donc toute leur utilité dans les transactions de pétrole, du fait des spécificités du marché.

2 Comments

  1. J’ai trouvé cet article très intéressant, bravo à vous tous, vous avez eu une très bonne idée en créant Edfin!

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